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La remise des dettes : une utopie ?
par Frédéric de Coninck

Enrayer l’endettement, empêcher les inégalités : utopie ou réalité possible ? ou comment un concept biblique pourrait bien changer notre monde !...

Une idée biblique vieille de 3000 ans...

Il existe dans un livre peu connu de l’Ancien Testament, le Lévitique, au chapitre 25, la description d’une règle sociale qui est impressionnante. En Israël, tous les 50 ans, en effet, les dettes étaient annulées. Ceux qui avaient dû vendre des terres pour survivre les récupéraient. Ceux qui avaient dû se faire réduire en esclavage pour payer leurs dettes étaient libérés. En résumé on remettait tous les compteurs à zéro. On appelait cela : le Jubilé.

Cette règle est tellement époustouflante que de nombreuses personnes ont des doutes. Ils y voient une utopie irréaliste, un projet qui, pensent-ils, n’a jamais été mis en œuvre et risque un égalitarisme qui leur semble dangereux. Or le Jubilé n’a été rien de tout cela.

Si on se plonge un peu dans le fonctionnement de l’économie agricole antique on découvre, en effet que, bien loin de relever de l'utopie, le programme jubilaire fut régulièrement réclamé, et parfois partiellement mis en œuvre et pas seulement en Israël. On a retrouvé, tout d'abord, l'édit, tout à fait jubilaire d'un roi Babylonien, Ammisaduqua, ayant régné au XVIIe siècle avant Jésus-Christ. D’après les termes de cet édit, le roi remit alors les arriérés qui lui étaient dus. "Le collecteur ne peut pas poursuivre, à fins de paiement, les tributaires de la couronne". Ensuite "quiconque aura prêté de l'orge ou de l'argent à un Akkadien ou à un Amorite à intérêt (...) du fait que le roi a proclamé la redistribution, sa traite est annulée. Il ne peut pas réclamer l'orge ou l'argent". Enfin le roi renonça à percevoir certains impôts cette année là (1).

Plus tard, bien plus tard, à une époque où l’on possède plus de documents, on retrouve des épisodes tout à fait semblables, en Grèce et à Rome. La Grèce connaît plusieurs crises sociales. La première que l'on connaisse survient dans les années 600. Elle est réglée par Solon. Les petits cultivateurs, accablés de redevances et de dettes, se soulèvent. "Solon libéra la terre en arrachant les bornes (...). Contre les dettes, il édicta la seisachteia, terme qui peut se traduire par exonération. On ne sait s'il faut entendre par là une abolition des dettes ou une simple diminution des intérêts. La seule chose certaine, c'est qu'il interdit la contrainte par corps, l'esclavage pour dettes, libérant ceux qui en avaient été frappés et rappelant les exilés" (2). On connaît aussi à Rome, au IIe siècle av. J.-C., des tentatives locales pour limiter l'extension de la propriété foncière par propriétaire. Lorsque la pauvreté se déplace en ville on voit des procédures équivalentes germer. Ainsi, Claude Nicolet nous parle d'une "plèbe urbaine très modeste, endettée au moins à un titre, celui des loyers des logements et des boutiques, pour lesquels César doit instituer en 47 un moratoire, puis un contrôle".

A partir de ces derniers exemples on comprend ce qui pouvait se passer : la richesse se concentrait progressivement entre quelques mains de sorte que la famine menaçait, peu à peu, le plus grand nombre. A partir du moment où la révolte grondait les souverains décidaient de remettre les dettes et de redistribuer les terres, au moins dans une certaine mesure. Cette richesse ce concentrait d’autant plus rapidement que les taux d’intérêts étaient astronomiques, à l’époque, de l’ordre de 50 % par an, ce qui rendait tout remboursement très difficile. Les champs passaient de main en main, jusqu’au moment où la société tout entière se retrouvait bloquée.

Le Lévitique ne proposait donc pas une utopie extrémiste, il proposait, simplement, de réguler le système, de le rendre plus prévisible avant que la société tout entière ne se retrouve bloquée, que la révolte gronde, que le sang ne coule et tout ce qui s’en suit. Le Lévitique voulait éviter l’accumulation des inégalités de génération en génération.

Et aujourd’hui ?

La question que le Jubilé pose à nos sociétés n’est donc pas celle de la possibilité d’un égalitarisme utopique, elle est celle des inégalités qui menacent notre fonctionnement social, de l’accumulation qui se perpétue de génération en génération. Le Jubilé entendait donner à chaque nouvelle génération sa chance.

Aujourd’hui nous voyons bien que la pauvreté et la richesse se transmettent de génération en génération. Certes les Etats ont mis en œuvre des moyens pour aider les plus pauvres. Mais beaucoup de personnes se retrouvent en échec scolaire ou au chômage parce qu’ils ont simplement eu le tort de ne pas naître dans une famille favorisée.

Aujourd’hui la plupart des sociétés européennes sont traversées par des tensions communautaristes : les gens se replient sur leur petit cercle, ils se méfient des autres. Les pauvres cèdent à la colère et au désespoir parce qu’ils pensent « qu’ils ne s’en sortiront jamais ». Les riches se méfient des pauvres et multiplient les digicodes et les portes blindées. On appelle la police plutôt que de discuter avec ses voisins. Mais qui pense encore à remettre les compteurs à zéro, au moins en partie ?

L’économie n’obéit pas, aujourd’hui, aux mêmes règles qu’à l’époque du Lévitique. Mais que pouvons-nous dire, que pouvons-nous faire, aujourd’hui, pour rendre espoir à ceux qui sont enfermés dans la pauvreté ? C’est cela la question qui nous est posée à travers cette institution, expression de la sagesse de Dieu, qu’était le Jubilé. Comment pouvons-nous l’actualiser ?


Frédéric de Coninck est sociologue, directeur de recherche à l'École
nationale des ponts et chaussées, auteur de plusieurs livres dont :
- agir, travailler, militer. Ed. Excelsis (librairies chrétiennes)
- la justice et l’abondance. Ed. Clairière (librairies chrétiennes)
- la justice et la puissance. Ed. Clairière (librairies chrétiennes)
- la justice et la connaissance. Ed. Clairière (librairies chrétiennes)
- la justice et le pardon. Ed. Clairière (librairies chrétiennes)


(1) : Le texte intégral est reproduit dans James B. Pritchard, Ancient Near Eastern Texts Relating to the Old Testament, troisième édition avec supplément, Princeton, 1969, p. 526.
(2) : Jean-Philippe Lévy, L'Economie antique, Paris, PUF, Que sais-je n° 1155, 3ème édition, 1981, p. 41.
(3) Claude Nicolet, Rendre à César, Economie et société dans la Rome antique, Paris, Gallimard, 1988, p. 101.


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